Les années décevantes:
L'échec de l'alliance anglo-franco-soviétique en 1939
(conférence donnée aux Affaires extérieures, le 9 avril 1992)
©Michael Jabara Carley
En Septembre 1939 le poète W. H. Auden a écrit un poème qui a bien caractérisé les années trente. Il a parlé d'une décennie décevante et malhonnête. Il me semble que cette caractérisation de Auden est bien à propos. Les années trente ont commencé avec la grande crise économique déclenchée par le «vendredi noir» de Wall Street, le 25 octobre 1929. La décennie a aussi été marquée par la prise de pouvoir des Nazis en Allemagne, par les épurations sanglantes de Stalin et par la politique anglo-française d'apaisement. L'Ethiopie, l'Espagne, l'Autriche et la Tchécoslovaquie ont été abandonnées aux fascistes. Et pourtant, malgré tous ces développements malheureux, il y avait quelques lueurs d'espoir. L'URSS a proposé au pays de l'Ouest une politique de sécurité collective afin de résister à la menace nazie. Le porte-parole de cette politique était Maxime M. Litvinov, le commissaire soviétique des Affaires étrangères durant les années trente. Il est paradoxale que la malveillance du stalinisme à l'intérieur de l'URSS ne voulait pas dire que la politique étrangère soviétique était également malveillante. En tout cas, les efforts de Litvinov n'ont rien donné parce que le mouvement contre le fascisme en France et en Angleterre a été affaibli par la haine du bolchevisme, par la peur de révolution communiste ainsi que par une sympathie, parfois mal cachée, pour la répression de la gauche par les Nazis. En fait, l'anti-bolchevisme des années entre les deux guerres ressemble tellement l'anti-communisme d'après 1945, que l'on peut s'interroger sur la question des origines de la Guerre froide. Est-ce que la Deuxième guerre mondiale était cause ou effet de la Guerre froide?
Quoi qu'il en soit, les gouvernements anglais et français esperaient que les Nazis feraient leur poussée vers l'est, en laissant tranquille la France et l'Angleterre. L'URSS pourrait s'occuper des Nazis - et ainsi, les deux loups pourraient se manger entre eux! De telles illusions se sont rapidement dissipées après l'invasion nazie (le 15 mars 1939) de ce qui restait de la Tchécoslovaquie mutilée par les accords de Munich. Durant les prochains mois, les gouvernements anglais, français et soviétique se sont chicanés sur les conditions d'un accord politique et militaire. Finalement, l'affaire a mal tourné et les Soviets ont signé un accord de non-agression avec les Nazis le 23 août 1939.
Depuis ce temps-là, les historiens n'arrivent pas à s'entendre sur les raisons de l'échec des négociations anglo-franco-soviétiques. La plupart des historiens de l'Ouest nous disent que les Soviétiques étaient perfides et que Stalin a joué les gouvernements anglais et français. D'autres historiens, dont les Soviétiques, nous affirment le contraire. Paris et Londres ne voulaient pas traiter sérieusement à cause de leur mépris et de leur peur du communisme. Le gouvernement soviétique n'avait pas le choix et il a signé contre sa volonté un accord avec l'Allemagne nazie. Ainsi, les Soviets ont réussi là où les Anglais et les Français ont échoué à Munich.
Une chose est certaine: c'est que l'on ne peut pas examiner les événements de 1939 hors du contexte de l'entre-deux-guerres. Les relations de l'URSS avec les pays de l'Ouest étaient presque toujours mauvaises. En 1927, le gouvernment anglais a rompu les relations diplomatiques avec l'URSS. La même année, le gouvernement français a chassé l'ambassadeur soviétique de Paris après une campagne de presse haineuse. La presse anglaise et française étaient pleine d'histoires farfelues (mais parfois vraies) de complots communistes pour renverser les gouvernements capitalistes de l'Ouest. Évidemment, l'appui soviétique de la révolution chinoise ou l'ingérence soviétique dans le mouvement syndical en Angleterre durant les années 1920 n'étaient pas calculé à plaire aux Anglo-Français.
Pendant les années 1930, les relations anglo-franco-soviétiques n'étaient guère mieux. En 1930, le gouvernement français a déclenché une guerre commerciale contre l'URSS. Deux ans plus tard, le gouvernement anglais a annulé un traité de commerce avec Moscou. Pendant ce temps, la presse française était pleine de bobards anti-communistes. Mais en 1932, un nouveau facteur est venu influencer les Français. Ce nouveau facteur... c'était la croissance du nazisme en Allemagne. En 1932, la France et l'URSS ont signé un accord de non-agression. En 1934, elles ont signé un traité commercial et en 1935, un pacte d'assistance mutuelle. Cependant, les relations anglo-soviétiques n'ont pas vu une amélioration semblable. En fait, les Anglais s'inquiétaient du pacte franco-soviétique. À vrai dire, même avant la signature du pacte en mai 1935, les Français, eux aussi, ont commencé à s'inquiéter. Les architectes du pacte ont perdu le pouvoir et le gouvernement français a viré vers un accommodement avec les fascistes. Par conséquent, le Quai d'Orsay (le ministère des Affaires étrangères) a affaibli le pacte franco-soviétique - sous la direction du secrétaire-général aux Affaires étrangères, Alexis Léger. En même temps, les «deux cent familles» et le «mur d'argent» (c'est-à-dire la Banque de France) ont bloqué l'amélioration des relations commerciales. Bref, la grande bourgeoisie française ne voulait pas transiger avec le bolchevisme - même pour faire de l'argent!
Quant aux Soviets, ils ne partageaient pas les hésitations des Français. Au contraire, ils poussaient sans relâche les Français à commencer des conversations d'État-major pour renforcer l'accord politique. Les efforts soviétiques sont arrivés au pire moment. Le Front populaire, la coalition politique entre Radicaux, Socialistes et Communistes, a pris le pouvoir en juin 1936. Le Front populaire a effaré la droite qui craignait la croissance du communisme en France. Selon la droite, le gouvernement soviétique voulait précipiter la guerre en Europe et provoquer la révolution sociale. Ces idées étaient renforcées par la guerre civile en Espagne qui a éclaté en juillet 1936. Même les Radicaux du Front populaire craignaient le communisme et ils ne voulaient pas approfondir le pacte franco-soviétique. Par ailleurs, le gouvernement français ne voulait pas provoquer l'Allemagne par une politique d'encerclement ou offenser l'Angleterre. Le Foreign Office avait des difficultés à avaler le pacte d'assistance mutuelle, il se serait certainement étranglé sur une alliance militaire.
Dans leurs conversations avec les Français, les Soviets leur ont posé une question très simple: «On craint... de mécontenter l'Allemagne... [mais] faut-il donc attendre sans rien faire qu'elle soit prête à attaquer?» (En octobre 1936), Léon Blum, le premier ministre français, a répondu à l'ambassadeur soviétique à Paris que le ministère de la Guerre sabotait les conversations d'État-major et qu'il bloquait les commandes soviétiques de matériel de guerre en France.
En fait, le gouvernement français est divisé. Blum lui-même est favorable aux conversations militaires, mais son ministre de la Guerre, Édouard Daladier, s'y oppose. En novembre 1936, Blum et Pierre Cot, son ministre de l'Air, ont quand même réussi à persuader le conseil des ministres d'entrer en pourparlers avec l'attaché militaire soviétique à Paris. Daladier et son chef d'État-major, le général Maurice Gamelin, ont accepté... pour bloquer l'affaire! Un adjoint de Gamelin a expliqué la manoeuvre: «Il est difficile d'... ajourner davantage [les conversations] sans risquer que l'Air prenne la direction du mouvement et fasse des imprudences». Il fallait avancer pour mieux reculer.
En même temps, l'ambassadeur français à Moscou, Robert Coulondre, s'est plaint au commissaire Litvinov de la propagande communiste en France. Litvinov se fichait pas mal du Parti communiste français. Il dit à Coulondre:
--La France et l'URSS ont intérêt à s'unir contre la menace allemande. Les Nazis essayent de briser cette unité politique en agitant l'épouvantail du bolchevisme. Est-ce que la France se prêterait à la manoeuvre nazie?
L'ambassadeur français n'a pas répliqué. Il ne pouvait pas. La grande bourgeoisie et l'État-major de l'armée craignait le communisme. Le pacte franco-soviétique, dit un général français, est une «duperie».
En dépit de l'opposition de Gamelin et de Daladier, il y a eu au cours de janvier-mars 1937 des discussions avec l'attaché militaire soviétique à Paris. Mais les conversations ne sont pas allées très loin. La consigne de Gamelin était:
«...ne pas se hâter, mais éviter de donner aux Russes l'impression qu'on les joue, ce qui pourrait les rejeter à une volte-face politique [c'est-à-dire un rapprochement soviéto-allemand]... Il faut traîner les choses en longueur», a-t-il dit.
Les haut fonctionnaires du Quai d'Orsay étaient hostiles également. Ceux-ci ont assuré Blum qu'ils suivaient loyalement la politique du gouvernement, mais c'était jeter de la poudre aux yeux.
En février 1937, les Soviets ont offert d'aider la France avec toutes leurs forces si la Pologne permettait le passage de l'Armée rouge à travers son territoire (l'Allemagne et l'URSS n'avaient pas alors de frontières communes). Sinon, les Soviets enverraient des forces terrestres et aériennes en France. On peut imaginer la réaction des généraux français, affolés par le communisme, à cette offre soviétique. La consigne de Gamelin était toujours la même: «gagner du temps, sans rebuter les Russes et sans passer à des conversations d'État-major....»
Les Soviets ont fini par se fâcher, mais ce sont les épurations de l'Armée rouge - commencées en mai 1937 - qui ont donné un prétexte aux Français pour ne pas continuer les discussions.
L'échec des conversations franco-soviétiques de 1937 était le prologue aux négociations de 1939. Les mêmes questions étaient sur la table: 1.) droit de passage de l'Armée rouge à travers la Pologne et la Roumanie; 2.) crainte de provoquer l'Allemagne nazie ou de pousser la Pologne dans les bras d'Hitler; 3.) hostilité des pays baltes envers l'URSS, entre autres.
Le chargé d'affaires français à Moscou durant les années trente, Jean Payart, a bien noté que l'opposition à une entente polono-soviétique contre l'Allemagne «ne [venaient] pas de la Russie, mais de la Pologne, qui, d'une part crai[gnait] la contagion bolchevique, [et] d'autre part n'a pas complètement abandonné ses rêves grandioses d'expansion en Ukraine». En effet, en avril 1920 la Pologne a tenté sans succès de saisir la ville de Kiev et une partie de l'Ukraine.
Les discussions avortées de 1937 ont laissé un goût amer. Pour le gouvernement français, l'épuration stalinienne des «anciens Bolcheviks» n'était pas inquiétante (il se fichait bien des Bolcheviks). Mais la «décapitation» du haut commandement soviétique était préoccupante. De toute façon, l'État-major français continuait à craindre l'infiltration communiste dans l'armée française. Cette préoccupation était si exagérée que l'État-major a refusé d'autoriser une séance d'audition de la chorale de l'Armée rouge à Paris. La raison? ...Parce que la présentation d'une musique militaire soviétique pourrait avoir un effet négatif sur des simples soldats, n'ayant pas «un jugement critique suffisant».
Du côté des Soviets, ceux en tout cas qui ont survécu aux épurations sanglantes de Stalin, la duplicité de Daladier et de Gamelin n'était pas interprété comme signe de bonne volonté française. En fait, déjà à la fin de 1937, les Soviets avaient peu d'espoir dans leur pacte avec la France. Le Narkomindel jugeait que la France avait perdu confiance dans sa puissance et qu'elle dépendait entièrement de l'Angleterre. La grande bourgeoisie française était obsédée par «le danger rouge» et par «la haine de révolution socialiste». Le gouvernement français ne voulait pas approfondir le pacte franco-soviétique - sa valeur unique était de bloquer un rapprochement soviéto-allemand. Le gouvernement soviétique a souvent averti les Français que leur appui n'était pas à prendre pour acquis. Par exemple, Litvinov a fait remarquer à un journaliste français, à la fin de 1937, que la France semblait vouloir oublier le pacte franco-soviétique. --Une telle situation, dit-il, ne peut continuer sans fin même si l'URSS doit accepter un accord avec l'Allemagne.
--"Pourquoi pas?" a dit Litvinov.
--"C'est possible?" a demandé le journaliste français incrédule et perplexe.
--"Parfaitement," a répliqué Litvinov.
Ces avertissements étaient pour rien, les gouvernements français et anglais ont jugé impossible ou peu probable un rapprochement soviéto-allemand.
Les partisans d'une alliance franco-soviétique étaient furieux de cette indifférence envers l'URSS. En 1938, deux ministres du gouvernement français, Georges Mandel et Paul Reynaud, ont même suggéré à l'ambassadeur soviétique à Paris de dire à Daladier, alors premier ministre, que la France pourrait perdre l'appui de l'URSS. L'idéé était d'ébranler l'insouciance de Daladier. L'ambassadeur soviétique ne pensait pas que cette manoeuvre serait efficace. Et il avait raison.
Durant cette même année l'attaché militaire français à Moscou a indiqué que l'Armée rouge commençait à reprendre force après les épurations de Stalin.
--C'est une armée, dit-il, avec un très grand potentiel de guerre.
L'État-major français a traité son attaché militaire... de dupe des Soviets.
Après Munich la situation s'est encore empirée. La politique de la sécurité collective était en ruines. Sans coup férir, la France a perdu son allié le plus sûr et le plus puissant en Europe centrale. Les Français ont eux-mêmes reconnu la gravité de leur défaite. Le ministre français des Affaires étrangères (Yvon Delbos) a dit en 1937 - seize mois avant Munich - que la France ne pouvait pas abandonner la Tchécoslovaquie sans disparaître comme grande puissance de la carte de l'Europe. Et le ministre avait raison.
Pour l'URSS aussi, Munich était une défaite cuisante - surtout pour Maxim Litvinov, le grand architecte de la sécurité collective. À Moscou, on disait que les jours de Litvinov étaient comptés. L'ambassadeur français à Moscou, Coulondre, a averti Paris que le gouvernement soviétique pourrait faire un rapprochement avec l'Allemagne aux dépens de la Pologne. En tout cas, il a dit (et notez bien ici) que l'URSS ne ferait aucun autre accord de sécurité avec la France et l'Angleterre sans des garanties précises d'assistance mutuelle. Litvinov était amer. Les gouvernements français et anglais, a-t-il dit, auraient désormais à choisir entre la domination nazie de l'Europe ou la résistance à l'agression nazie.
Le gouvernement anglais, et surtout son premier ministre, Neville Chamberlain, était plus confiant dans l'avenir. C'est normal que l'Allemagne devrait dominer l'Europe centrale, a-t-il pensé. On devrait la laisser faire, autrement on aura la guerre tous les quinze-vingt ans.
À la fin de 1938, le bruit courait que les Allemands commençaient à viser l'Ukraine. En France, Georges Bonnet, le ministre des Affaires étrangères, s'inquiétait. La France avait une alliance avec la Pologne et un pacte avec l'URSS. Ces engagements sont devenus gênants. Les Anglais ont alors suggéré aux Français que si les Nazis se broullaient avec l'URSS, que l'on devrait les laisser s'entre-tuer. Bonnet n'avait pas d'objections, évidemment, et il conclut une espèce d'accord de non-agression avec les Nazis en décembre 1938.
Ce n'était qu'un chiffon de papier. En janvier 1939, d'autres rumeurs voulaient que les Nazis visent comme prochaines cibles la Hollande et l'Europe de l'Ouest. Pour Bonnet, les liens avec la Pologne et l'URSS soudainement semblaient plus intéressants. En Angleterre, le Foreign Office aussi commençait à changer de cap. Ce changement de politique est encouragé par Sir Robert Vansittart, ancien sous-secrétaire d'état et alors conseiller spécial. Vansittart, adversaire important de la politique d'apaisement, s'est querellé avec Chamberlain. Il a perdu ainsi beaucoup d'influence, mais il a quand même continué à encourager un changement de politique. Il prévoit la guerre en 1939 et il dit que l'Angleterre, la France et l'URSS ont le même intérêt à s'unir contre la menace nazie. Autrement, les Nazis pourraient isoler leurs cibles et les abattre l'une après l'autre.
Vansittart rappelle à ses collègues que, durant la dernière guerre, l'Angleterre et la France avaient l'Italie et la Russie comme alliés et que, même avec, elles s'en sont tirées à peine. Par ailleurs, sans la Russie, la France n'aurait eu aucune chance en 1914. Vansittart semblait influencer Lord Halifax, le secrétaire d'état aux Affaires étrangères, et en février 1939, on dénote une légère modification de la politique anglaise, jusqu'alors hostile envers l'URSS. Cette évolution - à peine débutée - a été bousculée le 15 mars quand l'armée nazie a envahi ce qui restait de la Tchécoslovaquie. La nouvelle crise a engagé plus directement Chamberlain, qui était hostile aux Soviets. La politique avancée par Vansittart était bloquée.
Le gouvernement soviétique n'était pas insensible aux initiatives anglaises. Le nouvel ambassadeur anglais à Moscou, Sir William Seeds, a essayé de convaincre Litvinov. Celui-ci est sceptique.
--«De telles assurances sont brisées aussi rapidement que données», dit-il.
Néanmoins, Seeds affirme qu'il y a un changement d'attitude à Londres.
--C'est bien beau, a dit Litvinov, mais ce qu'il faut, c'est un changement d'action. Jusqu'alors, l'URSS se tient à l'écart.
Il y avait également un nouvel ambassadeur français à Moscou, Paul-Émile Naggiar. Litvinov lui a donné le même message. Naggiar a signalé à Paris:
--Les Soviétiques feront un accord avec l'Allemagne si la politique d'apaisement continue. Stalin renforce cet avertissement dans un discours le 10 mars. Il dit:
--Nous ne tirerons pas du feu les marrons des gouvernements français et anglais. En d'autres mots, l'URSS n'avait aucune intention de se laisser compromettre vis-à-vis de l'Allemagne ou à servir de paratonnerre de l'agression nazie.
Après l'invasion allemande de Tchécoslovaquie, Litvinov a néanmoins proposé une conférence des puissances opposées à l'Allemagne. Le gouvernement anglais refuse, mais il fait une contre-proposition - une déclaration de l'Angleterre, la France, l'URSS et la Pologne s'engageant à se consulter si la paix est désormais menacée. Litvinov l'accepte, mais le colonel Jozef Beck, le ministre polonais des Affaires étrangères, refuse de s'associer avec l'URSS.
La décision polonaise n'est pas une surprise. Les Français n'avaient aucune confiance dans le colonel Beck. Sa coquetterie avec l'Allemagne durait depuis 1934 et les Français pensaient que Beck voulait toujours s'accommoder avec Hitler (il est à noter, cependant, que la coquetterie française avec Hitler a commencé peu après celle de Beck). En tout cas, la méfiance française à l'égard des Polonais a été exacerbée par la prise du territoire tchèque de Teschen par les Polonais durant la crise de Munich. Winston Churchill a écrit après la guerre que «les Allemands n'étaient pas les seuls vautours sur la carcasse».
En janvier 1939, l'ambassadeur français à Varsovie, Léon Noël, a rendu compte à Paris que les Polonais craignaient plus les Soviets que les Allemands. Obligé de choisir entre les deux, les Polonais opteraient pour les Allemands.
--Les Polonais, dit-il, se laisseraient écraser par les Allemands avant d'accepter l'aide soviétique.
Il est toujours question du droit de passage de l'Armée rouge à travers la Pologne pour rencontrer l'ennemie. Ce problème embêtait les Français et les Anglais depuis déjà cinq ans! Les troupes soviétiques une fois sur le territoire polonais pourraient vouloir y rester. Le gouvernement polonais, ayant saisi des territoires soviétiques en 1919-20, craignait naturellement que les Soviets pourraient vouloir les récupérer.
Le manque de sympathie française pour les Polonais amène le gouvernement français à suggérer à Londres de faire pression sur Varsovie, même jusqu'à la menace, pour obtenir la coopération polonaise. Selon cet avis, c'était à la France et à la Grande-Bretagne de déterminer une politique; la collaboration des autres puissances s'ensuivraient. Faire autrement, ce serait de mettre la charrue avant les boeufs. David Lloyd George, l'ancien premier ministre, et Winston Churchill, toujours la bête noire du parti conservateur et alors hors du gouvernement, ont suggéré la même chose à la Chambre des communes. Vansittart, lui aussi, l'a suggéré dans les coulisses. C'était un très bon conseil. Ni Churchill, ni Lloyd George, ni Vansittart avait besoin d'être un général pour flairer les vents de guerre. Mais Chamberlain ne voulait rien entendre. L'anti-communisme avait coincé sa girouette.
On peut se demander pourquoi. Le gouvernement anglais a reconnu déjà au mois de mars que la Grande-Bretagne ne pouvait pas empêcher l'écrasement de la Pologne par l'armée allemande. Lloyd George et Churchill diraient qu'un front orientale contre l'Allemagne ne pourrait pas se faire sans l'URSS. La Pologne était bien trop faible pour tenir tête seule aux Allemands.
Litvinov faisait alors remarquer aux Anglais que la France était plus ou moins foutue et qu'elle était désunie et bourrée d'agents allemands.
--Bientôt, dit-il, l'Europe sera fasciste de l'Espagne jusqu'à la frontière soviétique. Ce sera alors à la Grande-Bretagne et à l'URSS d'arrêter Hitler.
Qui peut dire maintenant que Litvinov se trompait? Mais c'était aller trop vite et trop loin pour Chamberlain et les Munichois de Londres. Chamberlain n'avait pas confiance dans l'URSS, mais on se demande pourquoi il faisait plus confiance aux Polonais? Chamberlain ne croyait pas que l'Armée rouge pourrait déclencher une offensive contre l'Allemagne - ceci d'un premier ministre anglais qui pouvait à ce moment-là disposer de quatre divisions - deux tout de suite et deux plus tard! Les Soviets avaient alors dans l'Ouest 100 divisions - et pourraient en disposer de 250 après la première année de guerre, selon le service de renseignements français (et le SR français a beaucoup sous-estimé le potentiel de guerre de l'Armée rouge - Hitler aussi). De toute façon, Chamberlain se méfiait des motifs soviétiques.
--Ils sont des Communistes, dit-il, qui ne partagent pas «nos idées de la liberté». Mais que dire du colonel Beck? Est-ce que lui, il les partageait, ces idées de la liberté? La réponse est bien évidemment que non, mais chose importante, il n'était pas communiste!
Au mois de mars les Polonais négociaient toujours avec les Allemands pour éviter un conflit relativement à la ville libre de Dantzig et le corridor polonais, un territoire allemand cédé à la Pologne après la première guerre. À la fin du mois de mars, le colonel Beck a offert à Herr Hitler un compromis modeste à propos du corridor polonais et la continuation d'une politique polonaise hostile à la Russie soviétique. En même temps, Georges Bonnet disait aux Anglais que «la chose importante, c'est de ne pas donner à la Pologne, ou même à la Roumanie, un prétexte pour décamper à cause de la Russie». Autrement dit, il ne fallait pas leur donner - et ceci est le comble de l'ironie - un prétexte pour un Munich à l'envers. Dans ce cas-là Chamberlain n'aurait que les Soviets à l'est pour contre-balancer l'Allemagne. C'était pour lui une option inacceptable. Le premier ministre anglais a été sauvé de ce sort par l'intransigeance des Nazis.
Le Foreign Office a quand même compris qu'il fallait agir pour engager l'URSS dans la défense de la Pologne. Après le refus polonais de s'associer à une déclaration quadripartite, le gouvernement anglais a décidé, le 31 mars, de faire une déclaration unilatérale garantissant l'indépendance de la Pologne. La France a fait une déclaration semblable et le Foreign Office, le 14 avril, a demandé au gouvernement soviétique d'en faire autant.
Les Soviets avaient d'autres idées. L'ambassadeur soviétique à Londres, I. M. Maiskii, a suggéré des conversations d'État-major et il a proposé une visite de Litvinov à Londres pour faciliter les discussions. Le Foreign Office n'a pas aimé ces suggestions. Un haut fonctionnaire du Foreign Office (Sir Orme Sargent) a écrit:
--«J'espère que nous ne permettrons pas aux griefs imaginaires de Maiskii et aux prétendues bouderies de Litvinov de nous pousser à agir à l'encontre de nos propres intentions».
Ce fonctionnaire a suggéré que l'on mette les Soviets au pied du mur en leur demandant à brûle-pourpoint «de nous présenter un plan précis et détaillé montrant jusqu'où et de quelle façon ils sont disposés à collaborer». Un autre haut fonctionnaire du Foreign Office, Sir Alexander Cadogan, était d'accord, sauf qu'il considérait qu'«une association avec les Soviets serait plus une charge qu'un avantage». Néanmoins, Cadogan pensait que ça serait utile à démontrer que les Soviets bluffait.
Litvinov était un diplomate assez doué et comptait sans doute parmi ses talents la capacité de lire les pensées des Anglais. Une dizaine de jours plus tard (le 17 avril) Litvinov propose une alliance politique tripartite en huit points, garantissant tous les États de l'Europe de l'Est de la mer Baltique jusqu'à la mer Noire et prévoyant un accord militaire et des conversations d'État-major.
Le lendemain l'incrédulité et l'embarras s'emparaient du Foreign Office. Cadogan trouvait les propositions soviétiques «extrêmement embarrassantes».
--Mon Dieu!, dit-il. Que diront les Polonais et les Roumains - entre autres? Malheureusement, pour les Anglais un rejet pur et simple des propositions soviétiques, selon Cadogan, «permettrait aux Russes... de nous embarrasser considérablement».
--Nous avons en effet demandé, dit-il, des propositions pratiques des Soviets. Maintenant, ils nous les ont données. Si nous les rejetons, les Soviets seront en mesure de nous engueuler comme du poisson pourri. Et la gauche dans ce pays, affirme Cadogan, sera sûr d'exploiter cette occasion.
Comme une sorte d'arrière-pensée, Cadogan a ajouté qu'il y avait toujours un danger, sans doute peu probable, d'un rapprochement soviéto-allemand. Le Foreign Office prend le risque quand-même et refuse les offres soviétiques - «dédaigneusement» selon l'ambassadeur français à Londres.
La politique anglaise a fortement mécontenté le gouvernement soviétique. Le 3 mai, Litvinov, commissaire des Affaires étrangères depuis presque 10 ans et partisan acharné de la sécurité collective, est licencié. Le nouveau commissaire est V. M. Molotov, bras droit de Stalin et vieux Bolchevik, un des chanceux qui n'a pas été fusillé durant les purges. Certains diplomates se sont inquiétés de la disparition de Litvinov, mais pas Chamberlain, il était plutôt soulagé.
Par contre, l'opinion publique en Angleterre et en France veut une alliance avec l'URSS et commence à s'impatienter. Churchill demande ce qui se passe, pourquoi les délais, pourquoi aucune pression sur les Polonais à coopérer? Cet ancien adversaire acharné des Bolcheviks prêche maintenant l'alliance soviétique.
--Nous avons les mêmes intérêts, dit-il, unissons-nous et cassons l'échine d'Hitler! Chamberlain s'y oppose; il menace de démissionner. En France, le gouvernement est divisé et louvoyant. Bonnet fait des remarques désobligeantes envers Paul Reynaud et Georges Mandel, partisans d'une alliance soviétique.
--Ils sont des dupes de Moscou, affirme Bonnet.
À la fin du mois de mai, Chamberlain est forcé de céder du terrain. Le Foreign Office, avec l'assentiment des Français, offre aux Soviets un pacte d'assistance mutuelle limitée. Sa mise en vigueur dépend de l'assentiment d'États tiers et de la Société des nations - ce qui alors avait perdu toute crédibilité. Chamberlain se vante en privé que c'est une bonne façon de limiter les engagements du gouvernement anglais envers l'URSS. Molotov n'est pas dupe; il flaire la ruse de Chamberlain.
Mais quelques jours plus tard (le 2 juin), Molotov revient à la charge et répète en effet les offres de Litvinov: 1.) accords politique et militaire bien détaillés et 2.) garantie de tous les États en Europe de l'Est, y compris les États baltes, avec ou sans leur assentiment. Molotov met l'accent sur un accord militaire bien défini. Il n'a pas oublié l'expérience avec les Français. Pour lui, le pacte franco-soviétique n'est qu'un autre chiffon de papier. Un accord politique sans accord militaire ne vaut pas grand-chose. À Londres, un haut fonctionnaire remarque que «les Russes depuis longtemps voulaient des conversations d'État-major et les Français, en grande partie à cause de nous, y ont toujours refusé». Molotov avait raison.
--Ne nous prenez pas pour des imbéciles, a-t-il dit.
Durant les deux mois suivants, les trois gouvernements ont marchandé sur variante après variante d'un accord politique. Les questions les plus importantes sont toujours les mêmes. Accords politique et militaire, garantie des États de l'Europe de l'Est et enfin définition d'agression indirecte. Les Anglo-Français ne voulaient pas donner aux Soviets un permis à menacer l'indépendance des États baltes ou autres. Les Soviets ne voulaient pas voir une autre Tchécoslovaquie où un État cède aux menaces nazies sans se battre.
Selon les dépêches diplomatiques, les États baltes préfèrent un an d'occupation nazie à un jour d'occupation soviétique. C'est exactement ce qui inquiète les Soviets. En juin 1939, l'Estonie et la Latvie signent des pactes de non-agression avec l'Allemagne. Des officiers allemands s'occupent de faire construire leurs fortifications.
Au mois de juillet, l'ambassadeur français à Moscou, Naggiar, s'impatiente. Il veut un accord et il est furieux des délais. Il met en question la bonne volonté de Chamberlain et il prévient Paris que l'ancienne question du droit de passage de l'Armée rouge à travers la Pologne et la Roumanie va bientôt se poser. Il rappelle à Paris que les relations entre les États sont réglées par des rapports de force. Nous avons besoin, dit-il, d'une alliance militaire classique avec des conditions précises. Notre propre sécurité est en jeu. Il faut conclure... et vite.
--Si nous n'arrivons pas à traiter, une entente soviéto-allemande, sur la base d'un partage de la Pologne et des pays baltes, est fort possible.
La mise en garde de Naggiar n'était pas la première reçue à Paris ou à Londres. Mais de tels avertissements ne sont toujours pas écoutés. C'était une erreur très grave. Depuis le mois d'avril, les Soviets et les Allemands jouent une sorte de jeu de cache-cache. Des négociations économiques reprennent et des questions politiques sont abordées de temps en temps. Le 15 juillet, c'est-à-dire presque au même moment où Naggiar lance sa mise en garde à Paris, les Allemands posent aux Soviets la question d'un règlement général entre les deux pays. Mais les Soviets ne sont pas encore prêts à conclure, ils cherchent à gagner du temps. La première semaine du mois d'août, l'ambassadeur allemand à Moscou signale à Berlin que les Soviets semblent plus intéressés à conclure avec la France et l'Angleterre.
Une dizaine de jours avant l'envoi de ce télégramme à Berlin, un accord politique anglo-franco-soviétique est presque conclu - seule la définition d'agression indirecte reste à régler. Molotov devient impatient et il insiste sur le commencement des conversations militaires. Les gouvernements anglais et français sont d'accord. Mais les Anglais ne sont pas pressés de conclure; ils veulent tout d'abord régler la question de la définition d'agression indirecte. Les Français sont plus impatients, mais ils veulent seulement un accord général. Et ni les Anglais ni les Français ne veulent aborder la question du droit de passage de l'Armée rouge. Les Soviets, par contre, vont insister.
Entre-temps, les Anglo-Français sont peu pressés à envoyer leurs missions militaires en Russie. Les missions voyagent à Leningrad par navire de commerce, lent et vétuste. Les avions modernes des forces aériennes anglaises sont engagés dans des manoeuvres routinières de la flotte anglaise. Les instructions des deux missions sont générales et celles des Anglais indiquent que les négociations doivent être menées de façon «très lentes». Les ambassadeurs soviétiques à Londres et à Paris signalent à Moscou que les gouvernements anglais et français ne sont pas prêts à conclure. L'opposition politique dans les deux pays est du même avis. À Moscou, Stalin et Molotov discutent de la situation. «Ce n'est pas sérieux...,» dit Stalin, «Londres et Paris continuent à vouloir jouer au poker...»
À Paris, le chef de la mission française, le général Joseph Doumenc, se plaint à Alexis Léger, secrétaire-général aux Affaires étrangères, qu'il part pour Moscou - «les mains vides». Ce n'est pas une position de force, dit-il. Léger est d'accord. Quant aux Anglais, ils insistent toujours sur une définition de l'agression indirecte. À Moscou, Naggiar remarque sur la marge d'un télégramme: «Comique si cela n'était pas tragique».
Lors d'une réunion du cabinet anglais (19 juillet), Halifax affirme qu'il ne faudrait pas se mettre à plat-ventre devant l'URSS... ça ferait une mauvaise impression sur Herr Hitler... et confirmerait aux Allemands que l'Angleterre est "faible et débile".
En même temps, Léger fait remarquer à l'ambassadeur anglais à Paris que la politique française est en train de s'affermir. Le premier ministre Daladier est convaincu, dit Léger, que la parole de Hitler est sans valeur. Le gouvernement français est très résolu, continue Léger. Daladier a décidé... d'arrêter tous les échanges sportifs avec l'Allemagne comme signe de son mécontentement. Il faut résister, dit-il, à l'instinct de se comporter «en gentleman». Quel geste époustouflant, n'est-ce pas, à faire trembler Hitler un mois avant le commencement de la guerre!
Lorsque la mission militaire française arrive à Moscou, le 11 août, le général Doumenc rencontre Naggiar. Il explique à ce dernier que Daladier lui demande de ne pas conclure un accord avec les Soviets comportant passage de l'Armée rouge à travers la Pologne. L'URSS devrait fournir de matériel de guerre aux Polonais et rester sur la frontière polonaise. Doumenc ajoute que Daladier lui aurait dit: «Si les Russes ne veulent pas conclure sur ces bases, j'ai une autre carte à jouer et je la jouerai le cas échéant» (Stalin avait raison que Daladier jouait au poker). Daladier n'a pas expliqué ce que c'était cette autre carte, mais celle-ci était peut-être à jouer à Berlin sur la question de Dantzig. Est-ce que Daladier pensait à un deuxième Munich? On ne sait pas, mais Naggiar a dit à Doumenc que ses instructions seront fatales pour les négociations avec les Soviets. Il signale le danger à Paris et demande que les instructions des missions militaires soient modifiées. L'ambassadeur anglais Seeds fait la même chose. Naggiar est furieux: il écrit sur la marge d'un télégramme à Paris: «Je demandai une convention militaire bien assise et l'on envoie de Paris et de Londres deux missions chargées de ne rien conclure à cet égard. Si invraisemblable que cela paraisse, cela n'en est pas moins vrai».
Les négociations militaires commencent à Moscou le 12 août. Elles sont rapidement dans une impasse. Le maréchal Voroshilov, chef de la mission militaire soviétique, soulève en effet la question du droit de passage. Doumenc et son homologue anglais (amiral Sir Reginald Drax) essayent d'éviter une réponse directe. Voroshilov ne le permet pas. Il dit: «Je voudrais une réponse claire à ma question très claire...Est-ce que l'Armée rouge peut pénétrer sur le territoire polonais et roumain pour aller au contact de l'ennemie...» Sinon, il sera difficile d'arriver à un accord. Si la Pologne et la Roumanie ne demandent pas l'aide soviétique à temps, leurs troupes seront écrasées. «Il faut utiliser ces forces[-là]... Il n'est donc pas de l'intérêt de l'Angleterre, de la France et de l'URSS que ces troupes soient détruites».
Enfin, après presque cinq ans d'efforts anglo-français pour éviter cette question ennuyeuse, Voroshilov a mis les gouvernements français et anglais au pied du mur. Naggiar et Seeds envoient des télégrammes demandant de faire pression sur les Polonais. L'État-major anglais est tout à fait d'accord et rédige un rapport que Voroshilov lui-même aurait pu écrire.
À notre avis, [dit ce rapport] accorder aux Russes toutes facilités pour apporter leur aide et jeter tout leur poids dans la balance... est purement et simplement logique... [Il faut] exercer les plus fortes pressions sur la Pologne et la Roumanie...
...La fourniture d'armes et de matériel de guerre ne suffit pas. Pour que les Russes participent efficacement à la résistance à une agression allemande... il faut qu'ils puissent le faire sur le sol polonais ou roumain....
Paris est enfin d'accord avec cet avis, mais la pression sur les Polonais est exercée à contre-coeur surtout parce que les représentants français à Varsovie sont plutôt sympathiques à la position polonaise. Le gouvernement polonais continue à refuser le droit de passage. Des siècles d'animosité ne le permettent pas. Selon l'ambassadeur anglais à Varsovie, les conditions politiques dans le pays ne le permettraient pas non plus. Les Russes blancs et les Ukrainiens en Pologne avaient beaucoup de sympathie pour le communisme et pourraient être dupés par la propagande soviétique.
Le 21 août, le gouvernement français signale à Doumenc qu'il pourrait signer un accord avec les Soviets comportant passage à travers la Pologne (en dépit de l'opposition polonaise). «Trop tard», a remarqué Naggiar. En effet, c'était tard, les négociations sovieto-allemandes s'intensifient. Comme Daladier, Stalin, lui aussi, avait une autre carte à jouer. Les Soviets signalent à Berlin qu'ils sont prêts à commencer des négociations en vue d'un accord général. La seule condition est que les négociations doivent se faire par étapes. Les Soviets voulaient peut-être attendre pour voir ce que donneraient les négociations militaires avec les Anglo-Français. Malheureusement, ces négociations n'aboutissent à rien et les Soviets suggèrent (le 17 août) un pacte de non-agression. Mais Molotov refuse la demande allemande pour une visite immédiate à Moscou du ministre nazi des Affaires étrangères, von Ribbentrop. Le 19 août, les Allemands ne savent pas encore si les Soviets ont l'intention de conclure. Hitler, impatient de la guerre, insiste sur une réunion le plus tôt possible. La nuit du 20/21 août Stalin tergiverse, mais accepte finalement la demande de Hitler. C'est terminé. Tass, l'agence de presse soviétique, annonce la conclusion d'un accord économique et la visite de Ribbentrop à Moscou, le 23 août, pour négocier un pacte de non-agression.
Le soir du 22 août, Seeds est allé voir Molotov pour une explication. La réunion est orageuse. Seeds reproche la mauvaise volonté de l'URSS. Molotov rétorque que le gouvernement anglais n'y a rien à enseigner aux Soviets.
--Vous n'étiez pas sérieux, dit Molotov, vous êtes venu à Moscou les mains vides.
Seeds le nie, mais choses ironique, Doumenc avait utilisé cette même expression - «les mains vides» - quand il faisait remarquer à Alexis Léger qu'il n'avait rien à offrir aux Soviets à Moscou. En tout cas, Molotov a rappelé les refus depuis plusieurs années des Français à engager des conversations militaires et à faire face à la question du droit de passage. Lisant le compte-rendu de cette réunion, Naggiar a noté, «Le gouvernement français en 1935 n'a pas voulu faire de conventions militaires, la Pologne s'y opposant. Déjà à cette époque l'URSS proposait des formules fortes d'engagement auxquelles on répondait par des formules faibles».
Molotov aurait pu ajouter que Litvinov a maintes fois fait des mises en garde contre la possibilité d'un rapprochement avec l'Allemagne. Les ministres français, Mandel et Reynaud, ont même encouragé les Soviets à utiliser cette menace pour ébranler l'insouciance de Daladier. Ça n'a pas marché. Les Soviets étaient trop pressés de conclure avec l'Ouest.
Au petit matin du 1er septembre 1939, l'armée allemande attaque la Pologne. La deuxième guerre mondiale commence. À Paris et à Londres les tergiversations des gouvernements à déclarer la guerre a presque causé la chute du cabinet de Chamberlain. Mais ni l'un ni l'autre n'ont rien fait pour aider la Pologne (c'est une décision prise depuis le printemps). Après des années de critiques françaises contre l'Armée rouge, le haut commandement français a lancé la drôle de guerre, pas une offensive contre l'Allemagne, et la Pologne a été écrasée en deux semaines.
Est-ce que ça vous étonne que les Soviets n'avaient pas confiance en Daladier, Bonnet et Chamberlain? Pensez-vous que les Anglais et les Français auraient fait quelque chose pour les Soviets s'ils n'ont rien fait pour les Polonais? Un historien soviétique (Dimitri Volkogonov) a écrit récemment que les deux côtés manquaient d'hommes d'état qui pouvaient surmonter la méfiance de part et d'autre et qui pouvaient avoir assez de patience pour aboutir. Cela est sans doute vrai. Mais est-ce que les Français auraient lancé une offensive? C'est très peu probable. Plus sûrement, les Français se seraient battus jusqu'au dernier soldat polonais ou soviétique. Stalin s'en doutait; c'était une situation sans issue. Sauve-qui-peut, a-t-il pensé, on se battra plus tard. Cette décision était plus ou moins celle des Anglo-Français à Munich en 1938. Donnant, donnant. La politique de Stalin, comme celle des autres puissances, était d'encourager le loup fasciste à chercher ailleurs sa prochaine victime. Évidemment, Stalin a mal calculé son coup. Parce que même une armée française sur la défensive aura été mieux que rien - comme ce fut le cas en 1941 lorsque l'armée allemande, beaucoup plus puissante et aguerrie, a attaqué l'URSS. Mais que vaut la sagesse d'après coup? En 1942, Molotov a déclaré à un diplomate anglais «Nous avons fait notre mieux en 1939, mais nous n'avons pas réussi. Nous avions tort tous les deux».
C'était un peu plus compliqué que ça. L'extrême méfiance a gêné les relations entre Moscou et l'Ouest. C'était une méfiance motivée - en grande partie - par l'idéologie. Chamberlain était un idéologue anti-bolchevique, il ne voulait pas traiter avec les Soviets même pour résister aux Nazis. Il a été soulagé quand les négociations ont été rompues. Les Français étaient à peine mieux. Un diplomate français a fait remarquer que la grande bourgeoisie française «a trop longtemps mordu à l'hameçon de la propagande anti-bolchevique d'Hitler...» pour conclure une véritable alliance avec l'URSS.
Le seul coup réussi par les gouvernements anglais et français a ce moment-là est celui de blâmer les Soviets pour l'effondrement des négociations à Moscou et pour le pacte soviéto-allemand. C'était un coup si bien réussi que la plupart des historiens de l'Ouest acceptent encore cette idée. Personnellement, je pense que les «honneurs» devraient être partagés. Ce n'était pas pour rien que le poète Auden a caractérisé les années trente comme les années décevantes et malhonnêtes. Tout le monde s'est couvert de déshonneur et d'hypocrisie. Les Soviets étaient seulement les derniers à tenter leur chance avec les Nazis après les Anglais, les Français et les Polonais. Mais les Soviets ont réussi - bien qu'à titre temporaire - après l'échec des autres.
Je ferai une dernière remarque, bien que je ne sois pas le premier à le dire. Le manque de confiance entre les Anglo-Français et les Soviets était motivé par des facteurs idéologiques même si les Soviets étaient plus prêts que les Anglo-Français à mettre ceux-ci de côté. C'était Litvinov qui était le grand porte-parole de la sécurité collective; ce n'était pas Daladier ou Bonnet et encore moins Chamberlain. Je considère que ces facteurs idéologiques entre les deux guerres étaient aussi importants qu'après 1945. Lisez les journaux de l'époque; examinez les crises et les difficultés entre l'URSS et la France et l'Angleterre. La différence principale entre les deux périodes, c'est qu'après 1945, les États-Unis ont remplacé la France et l'Angleterre à titre de rival et d'adversaire principal de l'URSS. Et il y avait une autre grande différence, bien sûr: la bombe atomique.
Bref, la Guerre froide a commencé après la révolution bolchevique. C'était une cause principale de l'échec de l'alliance franco-anglo-soviétique de 1939 contre les Nazis et c'était donc une des causes principales du déclenchement de la Deuxième guerre mondiale.